
Un texte de notre série Mémoire vivante, en partenariat avec l’AQDR*
Félix Parenteau – 2e année
«Ma mère, c’était elle qui tenait le fort.» En quelques mots, Suzanne Brown résume l’univers dans lequel elle a grandi et le parcours qu’elle a elle-même emprunté. À 67 ans, elle raconte une vie marquée par le travail, les déplacements, la famille et l’adaptation constante. Fille, petite-fille d’ouvriers de l’Alcan, immigrante de troisième génération, elle incarne un parcours de résilience où baisser les bras n’est jamais une option.
L’histoire de la famille Brown débute bien avant la naissance de Suzanne, au milieu du XIXᵉ siècle. D’origine écossaise, ses ancêtres quittent le Royaume-Uni, frappé par la famine. « Ils partaient de l’Europe, car ils crevaient de faim », raconte-t-elle. La traversée vers l’Amérique est éprouvante: un enfant meurt durant le voyage, victime des conditions difficiles à bord du navire.
Arrivés à Montréal, les Brown ne s’y installent pas longtemps. Attirés par la promesse de travail, ils montent dans une charrette et se dirigent vers une région encore peu peuplée : le Saguenay–Lac-Saint-Jean. «La plus grande usine au monde d’aluminium» est en construction, «là-bas, vous trouverez du travail», entend-on dire. Le déracinement devient alors enracinement, et la famille prend part à la construction industrielle de la région.
Le grand-père de Suzanne participe à l’édification de l’Alcan, «brique par brique». L’usine devient omniprésente. «Ç’a un impact sur la vie de tout le monde», dit-elle. Près de 10 000 travailleurs y gravitent. Les conditions sont difficiles: la poussière de bauxite colore parfois la neige en orange, les maladies pulmonaires sont fréquentes, et plusieurs y laisseront leur vie. Le père et le grand-père de Suzanne mourront des suites de leur travail. «Je pense pas que les dirigeants savaient ce qu’ils faisaient», avance-t-elle, sans amertume.
Une enfance ordinaire
Suzanne grandit dans une famille de six personnes. Elle se décrit comme une enfant gênée, réservée et tout sauf «bolée» . «J’aimais bien mieux ça qu’être dans la classe», dit-elle en parlant du sport, qu’elle pratique abondamment: athlétisme, tennis, volleyball, basketball, badminton.
Son père, travailleur à l’Alcan, est alcoolique. «Le pas de bon sens», résume-t-elle. Sa mère, figure forte de son enfance, endurera ça toute sa vie sans jamais le quitter.
Les grands-parents habitent tout près, en bas de chez elle. L’héritage culturel est bien présent: Yorkshire pudding, jardin à l’européenne, rôti de bœuf le dimanche. Une culture transmise simplement, au quotidien.
«Une simple amourette d’été»
À l’été 1975, Suzanne rencontre Guy Bordeleau au camping de Jonquière. Elle le voit passer, s’occuper des enfants. «Je trouvais ça terriblement séduisant», dit-elle en souriant. «En plus, il est beau.» Après un premier baiser, «dans notre tête, c’était officiel». Guy devient son compagnon et le restera toujours.
La relation n’est pas immédiatement acceptée par ses parents. Les cheveux longs de Guy, son allure, inquiète. L’adolescente ment parfois pour aller le rejoindre, prétextant des sorties à la raquette ou à l’aréna. Malgré tout, le couple s’impose.
Instabilité : quand les Forces dictent ton mode de vie
Guy s’engage dans les Forces armées canadiennes comme mécanicien d’avion. La carrière militaire impose ses règles : le couple s’installe au Nouveau-Brunswick pendant huit ans, puis à Trenton, en Ontario. Suzanne devient mère de deux enfants, une fille et un garçon. L’éloignement de la famille est difficile. «Ta mère est loin quand tu as un bébé, ta sœur, ta tante, il y a personne proche», confie-t-elle.
Guy part en mission à l’étranger: Éthiopie, Iran, plus tard le Kosovo. Les départs sont fréquents, parfois imprévus. «Prépare les valises, on s’en va», lui annonce-t-on. Suzanne se retrouve seule avec les enfants pendant des mois. «Le plus stressant, c’est que j’étais vraiment toute seule.»
Pour tenir le coup, elle s’occupe. «S’occuper, c’est le secret. Je ne suis pas pour rester chez nous et pleurer.» Elle retourne à l’école, termine son secondaire, améliore son anglais, travaille comme monitrice de langue, donne des cours d’aérobique, devient sauveteuse. Plus tard, elle entreprend des études universitaires en enseignement. «Je pense que je suis pas nouile», lance-t-elle en riant.
Une stabilité retrouvée
En 1989, la famille revient au Saguenay-Lac-St-Jean. Suzanne devient enseignante. Elle enseigne pendant près de 30 ans, côtoyant environ 200 élèves par année. «Tout le monde hait les ados, moi je les aimais.»
La routine s’installe: travail, famille, activités sportives.
En 2000, un événement vient alléger les inquiétudes financières: le couple gagne 100 000 $ à la loterie. «On est du monde qui a gagné à la loterie!», dit-elle. Peu de temps après, Guy entre à l’Alcan. «On a gagné deux fois à la loterie finalement.» Et c’est pas peu dire, 36 000 demandes ont été faites cette année là. Un soulagement.
Ralentir… ou presque
La retraite arrive avec son lot d’épreuves. Guy subit un infarctus à 57 ans. «Un tout petit problème, juste cinq pontages», ironise-t-elle.
Aujourd’hui, Suzanne partage son temps entre Tennis, pickleball, chorale, cours universitaires, implication communautaire. Elle continue d’avancer. «Il faut jamais arrêter.» Consciente des limites que l’âge impose, elle l’accepte avec réalisme. «C’est difficile d’accepter qu’on diminue, mais on diminue.»
Mariés depuis 46 ans, Suzanne et Guy se disent chanceux. «Malgré toutes les affaires qui sont arrivées, on a été chanceux dans la vie.» À ses enfants et petits-enfants, Suzanne souhaite transmettre ce regard : profiter du temps, de la santé, et de la liberté . «Il faut profiter, profiter, profiter.»

*AU SUJET DE NOTRE SÉRIE MÉMOIRE VIVANTE :
Dans cette série de portraits, nos étudiantes et étudiants en journalisme sont allés à la rencontre de personnes du Saguenay au parcours riche et singulier. Jumelés à des femmes et des hommes au long vécu, ils avaient pour mission d’écouter, de recueillir et de raconter des récits de vie marqués par l’expérience, la mémoire et le temps.
De ces rencontres sont nés des échanges empreints d’humanité, d’empathie et de transmission. La série est réalisée en collaboration avec l’Association québécoise de défense des droits des personnes retraitées et préretraitées (AQDR), un organisme national, démocratique et non partisan, engagé dans la défense, la protection et la promotion des droits, dans le respect de la dignité, du bien commun et de l’inclusion.
