
Un texte de notre série Mémoire vivante, en partenariat avec l’AQDR*
Zachary Rivard – 2e année
Un éléphant au cœur de Jonquière, un jour de fête. Des décennies plus tard, malgré la maladie d’Alzheimer, Pauline Bouchard s’en souvient encore. À 85 ans, ses yeux s’illuminent lorsqu’elle raconte ce souvenir emblématique de l’histoire d’une femme qui ne recule pas, qui dompte les animaux comme les obstacles, et dont la force tranquille a marqué tous ceux qu’elle a pris sous son aile.
Aujourd’hui, c’est la fête. Un des stationnements du centre-ville se remplit de chapiteaux et de caravanes. Dans l’un d’eux se pavane un gigantesque animal. À tour de rôle, les curieux ont l’occasion de monter sur nul autre qu’un éléphant. C’est ce que raconte Pauline Bouchard, 85 ans. Elle détaille comment elle a monté l’animal avec sa fille, Hélène. «Il y avait toutes sortes d’animaux, témoigne-t-elle. J’ai été photographié à côté d’un ours». Elle était très fière d’avoir osé conquérir la bête. Un souvenir qu’elle n’est pas si près d’oublier.
Ce n’était pas le premier animal qu’elle domptait. En cherchant dans sa mémoire, elle se souvient de son club d’équitation et de sa jument : «Elle jetait tout le monde à terre. Moi, je suis allé la voir pour lui dire: “Tu n’as pas besoin de me jeter à terre.” Elle ne m’a plus jeté à terre.». Cette force de caractère, elle l’a conservée tout au long de sa vie.
Le don de soi comme philosophie de vie
Pauline n’a pas le souvenir d’avoir abandonné quoi que ce soit. Elle ne recule devant rien. Les médecins lui ont dit qu’elle était infertile, pourtant elle a enfanté deux fois. Elle a aussi pris sous son aile un petit garçon, Louis. «[Il] était sourd, presque aveugle. Il ne parlait pas», se remémore-t-elle. «Il ne fallait pas qu’il me dise qu’il n’était pas capable», martèle-t-elle fière d’avoir su le motiver.
L’octogénaire a passé sa vie à transmettre sa force aux autres. Après des études en adaptation scolaire, elle a commencé à travailler pour l’orphelinat de l’hôpital de Chicoutimi. Elle a ensuite complété un cours pour devenir aide-infirmière pour s’occuper davantage des personnes âgées.
Josée Savard, la fille de Pauline, raconte : «Ensuite, elle s’est mariée. À l’instant où elle s’est mariée, elle n’avait plus le droit de continuer à travailler à l’hôpital. Donc, elle a arrêté. Pour mon père, c’était un deuxième mariage. Sa femme était décédée. Il avait cinq enfants encore à la maison, puis il y en avait deux autres qui étaient déjà partis parce que mon père avait eu sept garçons ».
Jamais si bien servie que par soi-même
Indépendante, Pauline Bouchard ne comptait que sur elle-même. Josée clarifie une des histoires de sa mère : «Il y avait un mur dans la maison que papa devait changer de place pour faire une pièce différente puis, comme il était toujours partout, il ne le faisait pas. À un moment donné, elle a dit: “je vais le faire moi”. Elle a changé le mur de place. Il y avait une plaque électrique qui a aussi changé de place. Donc, elle était très forte. Elle était très habile». «Suffit de savoir se servir d’un niveau », se défend l’ainée.
Se servir de ses mains, c’est son père qui lui a appris. Il travaillait au premier barrage hydroélectrique de la rivière Chicoutimi: celui du Pont-Arnaud. Il a élevé une grande fratrie de dix enfants, dont le demi-frère préféré de Pauline, Jacques, qui l’amenait à vélo «un peu partout». «J’étais très attaché à Jacques. Mes belles-sœurs en étaient jalouses», ricane-t-elle.
Tous ces souvenirs sont limpides pour Pauline Bouchard, même ceux de son enfance. Elle redécouvre constamment sa mémoire. Selon Francine Garceau, une travailleuse sociale spécialisée avec les personnes en fin de vie, l’Alzheimer atteint surtout la mémoire à court terme. L’histoire du malade reste ancrée dans son esprit et revient parfois à quelques petits moments. C’est là que, comme Pauline, les yeux s’illuminent et la langue se délie. Pour reprendre les mots que Pauline a répétés: «les personnes âgées, elle ne radote pas. Si elle radote, ce n’est pas grave. Il faut les écouter. On peut apprendre beaucoup de choses en les écoutant. Elles ont une histoire à raconter».

*AU SUJET DE NOTRE SÉRIE MÉMOIRE VIVANTE :
Dans cette série de portraits, nos étudiantes et étudiants en journalisme sont allés à la rencontre de personnes du Saguenay au parcours riche et singulier. Jumelés à des femmes et des hommes au long vécu, ils avaient pour mission d’écouter, de recueillir et de raconter des récits de vie marqués par l’expérience, la mémoire et le temps.
De ces rencontres sont nés des échanges empreints d’humanité, d’empathie et de transmission. La série est réalisée en collaboration avec l’Association québécoise de défense des droits des personnes retraitées et préretraitées (AQDR), un organisme national, démocratique et non partisan, engagé dans la défense, la protection et la promotion des droits, dans le respect de la dignité, du bien commun et de l’inclusion.
